Donald Sterling: L’hypocrisie raciale de la NBA

La NBA n’est pas comme les autres ligues professionnelles. Elle a toujours eu un certain flair pour le spectaculaire, le dramatique, le sensationnel, et ce autant sur le court qu’à l’extérieur. Saisir sa complexité et ses particularités permet de mieux la comprendre, de mieux l’apprécier.

Lorsqu’on regarde un match sur TNT, on ressent la complicité franche qui existe entre leurs panélistes en studio, tout à l’opposé de ce qu’on voit au football et au hockey, par exemple. Le ton est plus décontracté, moins rigide et mécanique sans pour autant négliger l’aspect information et stratégie nécessaire afin de suivre le match en cours. Les reporters des différents médias nous offrent souvent de vrais scoops, alors qu’il y a définitivement beaucoup moins de rumeurs de transactions non-fondées comparativement à la LNH.

Lorsque l’action bat son plein, nous avons les joueurs à découvert devant nous, exposés sans aucun filtre ou barrière, que ce soit à la télé ou en personne. Sans casque ou épaulettes pour se dissimuler, sans baie vitrée pour les séparer de la foule, ils sont constamment à la merci de nos regards et de nos jugements. Leurs expressions faciales, leur langage corporel, leurs tatous, leurs jurons… rien ne nous échappe. Cela fait en sorte qu’en tant que fan, on développe une certaine proximité, une affinité avec nos idoles. C’est en fait une des cartes maîtresses de la NBA, une que les autres ligues ne peuvent utiliser, ou dans le cas de la NFL, refuse systématiquement de jouer¹.

Les campagnes de marketing de la ligue sont reconnues pour être créatives et dynamiques, sans compter l’intégration sans retenue des médias sociaux. La diversité culturelle est souvent utilisée comme outil promotionnel, comme en fait foi la Noche Latina, le Mois de l’Histoire des Noirs, les uniformes verts pour la St-Patrick, et le programme Basketball Without Borders. Et devant l’évidence même de la réalité démographique de la ligue (75% des joueurs étant Noirs), comment diable peut-on en arriver à Donald Sterling?

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Pour ceux qui ne le savaient pas déjà, Donald Sterling est probablement le pire propriétaire du sport professionnel nord-américain. Depuis son achat des Clippers de San Diego en 1981, plus de trois décennies de médiocrité absolue se sont déroulées sous son règne, jusqu’à ce que l’ancien commissaire David Stern ne leur fasse un don du Ciel en bloquant l’échange qui devait envoyer le garde Chris Paul aux Lakers, et d’approuver la transaction des Clippers à la place. Sans ce revirement de situation inattendu, cette franchise croupirait encore dans les bas-fonds du classement, et cet article ne serait probablement jamais pondu.

Sterling était reconnu par les fans de son équipe pour être notoirement pingre. Jamais tentait-t-il de signer à gros prix les joueurs autonomes hautement convoités, année après année. Et ceux qui avaient la malchance de se retrouver sous son joug finissaient définitivement par trouver le temps long là-bas. Très long.

Demandez à Baron Davis, qui en 2010 se faisait traiter de bâtard et de démon par son grand patron Sterling sur les lignes de côté pendant les matchs !

Demandez à Danny Manning, premier choix au total du repêchage de 1988. Alors qu’il tentait de négocier une nouvelle entente avec l’équipe, Sterling a déclaré à son agent qu’il était « en train d’offrir beaucoup d’argent à un pauvre jeune Noir », manière de dire que les demandes salariales étaient trop élevées à son goût.

Demandez même à Darrell Bailey, alias Clipper Darrell, grand partisan et mascotte non-officielle du club depuis une douzaine d’années, aimé du public et même des joueurs. Pendant longtemps, on se demandait s’il était le SEUL véritable fan des Clippers, tellement la ferveur y était absente de manière générale. Alors que le club prenait enfin son envol sur le court, comment Sterling l’a-t-il remercié pour sa loyauté au fil des ans? En décidant de lui révoquer son droit de partisanerie, sous prétexte qu’il n’avait pas le droit de représenter les intérêts du club à l’extérieur de l’aréna, même s’ils allaient jusqu’à lui offrir des billets gratuits pendant un certain temps, et étaient donc complices dans son dévouement extrême. « En fait, il n’est pas un fan des Clippers, mais plutôt de ce que les Clippers peuvent faire pour lui », pouvait-t-on lire dans un communiqué officiel de l’équipe. De la grande classe.

clipper-darrell-sm

Demandez à Elgin Baylor, une légende de la NBA en tant que joueur, qui a passé 22 ans à travailler pour Sterling en tant que directeur-général de l’équipe mais qui avait les mains liées au point de vue décisionnel, dû à la mentalité de plantation du Sud américain que tentait constamment d’instaurer son patron. Baylor voyait son salaire gelé à 350 000$/année pendant ses cinq dernières saisons en poste, alors que l’entraîneur-chef qu’il a dû engager à la demande de Sterling, Mike Dunleavy, se voyait octroyer 22 millions pour quatre ans.

Nul besoin de préciser que Dunleavy était minable comme entraîneur, et malgré tout il a fini par remplacer le pauvre Baylor au poste de DG après son licenciement en 2008. Dunleavy s’est également fait flouer par Sterling au bout du compte, alors que ce dernier refusait de lui verser le reste de son salaire dû après son congédiement en 2010, ce dernier accusant son ex-entraineur d’avoir « fraudé » le club. Baylor a tenté de poursuivre Sterling au civil pour discrimination raciale et d’âge, en vain. Dunleavy, pour sa part, a réussi à avoir gain de cause en Cour, se faisant octroyer la somme de 13 millions de dollars en arbitrage.

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Etre la risée de tous peut avoir ses avantages. Au lieu de constamment avoir à faire des pieds et des mains afin de s’améliorer, il est facile de se contenter d’un petit pain sans trop se faire reprocher ses écarts de conduite, ni ses faiblesses. Lorsque le succès n’est pas au rendez-vous, la critique s’absente également.

Tout ce qui a été cité plus haut ne sont pas des anecdotes cachées ou des légendes déterrées pour rajouter à la polémique actuelle. Ce sont des faits que tout fan ou chroniqueur de basket sérieux savait pertinemment bien dès le début. Je peux vous dire personnellement que lorsque la nouvelle est tombée samedi matin, je n’ai aucunement été surpris, et j’étais convaincu que cette polémique allait disparaître comme toutes les autres impliquant les frasques de Sterling au fil des années. Personne se préoccupe des gens répréhensibles lorsqu’ils sont des losers .

Clippers

Sauf qu’en 2014, les Clippers ne sont plus des losers . Ils gagnent. Non seulement cela, ils ont même réussi à emprunter le cœur de plusieurs fans des Lakers, qui sont de loin l’équipe la plus populaire de Los Angeles, tous sports confondus. Historiquement, les gens ont toujours été aux matchs des Lakers pour se divertir avec du basket de qualité et se faire voir, pour le prestige de la chose. Les Clippers? C’était une façon pratique et économique d’aller voir les équipes adverses et leurs stars à prix modique. Mais plus maintenant. Ils sons bons. Très bons. Ils ont l’attaque la plus excitante de la ligue, avec Blake Griffin, Chris Paul et DeAndre Jordan. On leur a même trouvé un sobriquet vendeur: Lob City. Subitement, tous les yeux sont rivés sur cette franchise de manière inattendue.

Ce que vous trouvez peut-être inattendu, c’est ce scandale qui vient ternir l’image de la ligue alors que les séries éliminatoires battent leur plein. Pas moi, pour les raisons citées plus haut. Et si la ligue est honnête envers elle-même et les millions de partisans qui s’investissent corps et âme (et portefeuille) dans ce produit, elle devrait vous dire la vérité. Qu’elle savait fort bien que Sterling est un vieux fou raciste depuis fort longtemps, et qui ne changera guère sa vision du monde, même s’il est dorénavant suspendu à vie. Mais elle n’a jamais cru bon le faire avant, malgré tout ce qu’on savait publiquement à son égard.

Alors, pourquoi maintenant? Vous devriez pourtant le savoir déjà. Mais je vais vous aider. CarFax. StateFarm. Red Bull. Kia. Virgin America. Yokohama. Mercedes-Benz.

Lorsqu’on a des partenaires d’affaires qui renflouent nos caisses à gros prix, la moindre des choses c’est de s’arranger pour ne pas les faire mal paraître. Et lorsqu’ils voient leur image de marque soigneusement protégée étant ternie par association avec ce club, c’est alors qu’un point de non-retour est atteint. C’est vraiment aussi simple que ça, la sanction du nouveau commissaire Adam Silver. « Nous ne te laisserons plus jamais nous rabaisser collectivement avec tes conneries, maudit fou! ». Comme dans tant d’autres domaines de la vie, seul l’argent peut réellement faire bouger les choses, malheureusement. Il est vrai que la ligue avait déjà tenté de se débarrasser de Sterling il y a longtemps, mais le fait que ça ait pris un scandale digne d’une novela mexicaine pour enfin parvenir à mettre de coté ce malfrat en dit long sur l’importance que nous prêtons aux tensions raciales en tant que société en 2014. En d’autres mots, nous avons TOUS échoué.

La NBA doit déjà jongler avec le fait que, malheureusement, une partie de la population ne voit que des gros bandits blacks tatoués en train de lancer un ballon pour des millions de dollars, alors c’est un combat de faire disparaître certaines mentalités et d’attirer d’autres commanditaires pour lesquels ce genre d’image effraie encore en 2014. Elle n’a pas besoin de voir un des leurs être la version réelle de Calvin Candie, le maître d’esclaves incarné par Leonardo DiCaprio dans Django Unchained. C’est un cauchemar de relations publiques inutile, surtout en ce temps-ci de l’année.

L’autre risque maintenant, c’est de voir une chasse aux sorcières s’amorcer sur les autres proprios de la ligue, à savoir quel genre de squelette se cache dans le placard de chacun. Ça peut être drôle, du potinage de blogues sur les joueurs, et même que c’est encouragé à mots couverts, vu l’intérêt validé des gens envers le produit, par la suite. Mais les proprios, eux,  aiment bien leur petite vie dans un relatif anonymat, loin des projecteurs et des couvertures de magazines, pour la plupart. Cela les permet d’exercer leur pouvoir et de faire les folies qu’ils veulent sans trop de soucis. Et si jamais un incident fâcheux devait se produire, il y a toujours leur fortune personnelle à la rescousse, afin d’éviter les recours légaux. Maintenant que l’on sait ce qui peut être ressorti par les TMZ ou Deadspin de ce monde, il y en a quelques-uns dans le lot qui risquent d’être très nerveux, tout à coup.

Et les joueurs, dans tout ça? Bof… Ils n’ont jamais été un vrai facteur décisif dans tout ça, malgré que la prétendue grève qu’ils voulaient faire en cas d’inaction de la ligue hier aurait surement fait des vagues dans les médias. Mais Silver, avocat de métier, aurait sûrement fait un ras-de-marée légal sur l’Association des Joueurs, qui n’a même pas de leader officiel en ce moment. LeBron James continue de nous surprendre en étant aussi vocal et sans retenue dans ses propos et commentaires sociaux, mais peut-il être vraiment sûr que les 450 joueurs de la ligue aient assez couennes pour emboîter le pas et démontrer le même courage?

Le plus grand problème de cette sanction demeure que ça ne règle rien dans l’immédiat pour les joueurs des Clippers et la franchise en tant que tel. Sterling est écarté de la ligue, mais son portefeuille y demeure attaché pour l’instant. Leurs salaires sont garantis, mais qu’en est-il du reste? S’ils décidait de ne plus payer pour certains privilèges autrefois accordés? De congédier l’équipe médicale et de soigneurs? De leur rendre la vie vraiment difficile au point de les aliéner à tout jamais?

Il ne faut pas oublier le plus important: être propriétaire d’une équipe sportive n’est qu’un achat de pure vanité. Ces gens-là ne le font pas pour faire de l’argent, dans la plupart des cas. Et si on retire à Sterling le droit de se pavaner sur les lignes de coté, le bedon bombé, accompagné de ces demoiselles plantureuses aux motifs douteux, à quoi bon dépenser? Une vente de feu ne saurait tarder, et les fans n’auraient plus de raisons de croire en ce club condamné à la médiocrité absolue depuis toujours.

Le geste de Silver était nécessaire, surtout pour un homme qui tente de se créer un nom et un héritage dans le monde du sport professionnel. Sauf qu’il ne se serait jamais produit sans ces circonstances fâcheuses, et par cela je parle bien sûr du manque à gagner encouru. L’aspect racial de la situation n’est pas ce qui est pénalisé dans ce cas-ci, mais bien les conséquences de ces propos. Mais bien entendu, ce n’est pas ce qui sera rapporté dans vos médias préférés, les mêmes qui ont joué a l’autruche toutes ces années sachant fort bien ce que cet homme répugnant méritait d’être exposé au grand jour.

La NBA a perdu. Les joueurs aussi. Les fans aussi, vu qu’on a beaucoup plus parlé de ce fiasco que des excellents matchs qui se déroulent depuis la semaine dernière. Le mal est déjà fait, en espérant qu’on ne tentera plus de dissimuler un tel comportement derrière un laxisme flagrant, pour la simple et bonne raison que « de toute façon, c’est des losers« .

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¹ La NFL est très soucieuse de son image de marque, et privilégie la ligue avant tout, au détriment de l’individualisme des joueurs. Toute célébration est maintenant jugée « excessive », et le fait que les joueurs sont pénalisés s’ils enlèvent leur casque sur le terrain, même pendant un arrêt de jeu, démontre fort bien que les proprios ne laisserons jamais les joueurs devenir plus gros que le sport lui-même.

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