Black Messiah: Le grand retour inespéré de D’Angelo

D'Angelo

Michael Archer s’est fait attendre. Longtemps. Très longtemps. Et lorsqu’on se fait attendre de la sorte (14 longues années depuis la sortie de son dernier album, Voodoo ), il est normal de se demander si la patience des fidèles sera récompensée. 

En fait, la patience est une vertu qui est immanquablement teintée d’espoir. L’espoir dans ce cas-ci, c’est de voir un prodige de la musique black continuer à réaliser son plein potentiel sans en avoir peur. Et donc, après tant de louanges de toutes parts, la mise en valeur excessive de ses abdos, une prise de poids importante, un combat contre l’alcoolisme et les drogues dures, un accident automobile qui a failli lui coûter la vie, et maintes remises en question; nous voici en fin de 2014 avec un nouvel opus lancé par surprise aujourd’hui intitulé Black Messiah… comme si, en effet, le Messie du R&B était enfin de retour parmi nous, pour nous sauver des péchés des autres soi-disant artistes qui polluent les ondes avec leur manque flagrant de talent et de créativité.

La question qui brûle les lèvres en ce moment est, naturellement… cet album en vaut-il la peine? En voici d’autres: un artiste peut-il vraiment se permettre de disparaître des feux de la rampe pendant tout ce temps et espérer y reprendre sa place comme si de rien était? Est-il resté fidèle à ce qui le rend unique en son genre? A-t-il tenté de plaire à une nouvelle génération de fans en altérant son style pour se rapprocher du courant The Weeknd/Frank Ocean/Miguel?

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Dissipons tout de suite les doutes: D’Angelo nous a concocté ici un chef d’oeuvre qui va à contre-courant de ce qui se fait dans la musique populaire d’aujourd’hui. Imaginez la femme qui attend depuis trop longtemps que son copain lui demande en mariage, qui se demande même si ce jour va finir par arriver, et que sa famille et amies lui demandent ce qu’elle fait encore dans cette relation, vu les moments difficiles qu’ils ont traversé. Imaginez ensuite le jour où, finalement, son copain se prend en main et lui offre une bague encore plus belle qu’elle n’osait espérer recevoir… voilà ce qu’est Black Messiah.

Rare est-il d’avoir un album qui réussit à combler les attentes du public en général, alors imaginez après tout ce temps écoulé. Et D’Angelo a peut-être longuement hésité avant de nous revenir, mais il semble être conscient que son talent musical est carrément hors-normes, et qu’il y aura toujours une place à la table des grands pour ce genre de prodige. Mais au lieu de tenter de drastiquement réinventer la roue et d’échouer lamentablement, il a plutôt opté pour un raffinement de ses grandes qualités, ce qui n’empêche pas quelques surprises au passage. Mais ceci reste définitivement une évolution du style qui l’a rendu célèbre il y a maintenant 20 ans; alors ceux qui espèrent trouver une révolution musicale seront peut-être un tantinet déçus, mais il est est impossible de rester fâché contre un tel produit aussi bien peaufiné.

Justement, le souci du détail est la plus grande qualité de ce projet. Pendant que la très grande majorité des artistes se fient aux dernières avancées technologiques numériques présentes dans tout bon studio moderne, ici on a droit à un retour à l’ère analogique. Tout a été enregistré sur ruban magnétique de deux pouces, et tous les effets ont été procédés à l’aide d’appareils analogiques, afin d’assurer la plus grande fidélité organique possible. Le résultat? Un son beaucoup plus riche et naturel que tout ce que vous écoutez en ce moment.

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Vous avez l’image indélébile de D’Angelo derrière son Rhodes, qui joue impeccablement les notes de « Brown Sugar » en fumant une clope? Imaginez maintenant celui-ci tenant une guitare, instrument qu’il a décidé de maîtriser ces dernières années, et qui fait maintenant partie intégrale de l’expérience. Vous avez maintenant Questlove, batteur des Roots, jouant sur toutes les pièces et ayant produit trois morceaux personnellement, ainsi que de nouveaux musiciens qui viennent se greffer à l’aventure pour former un nouveau band, The Vanguard. Et n’ayez crainte pour sa voix qui a séduit tant de gens, elle encore au rendez-vous, ce qui est un miracle en soi, vu les épreuves qu’il a traversé.

Alors, les chansons en tant que tel? On a droit ici à un mélange de militantisme (« The Charade »), de réflexion sociale (« Till It’s Done ») et d’amour, créant une plaisante diversité au total. Les premiers morceaux sont plutôt lourds, et prendront quelques écoutes afin de pleinement apprécier leur génie. « 1000 Deaths » est le fait saillant de cette section pour cette raison: dès que vos oreilles auront assimilé le raz-de-marée de funk psychédélique qui y est joué, vous en serez reconnaissants et le tout restera dans votre tête. Dès qu’on arrive à « Sugah Daddy », on retrouve une certaine zone de confort et d’allégresse qui donne une vitesse de croisière agréable au reste de l’album. « Really Love » est incroyablement séduisante avec sa guitare et ses violons bien orchestrés, ce qui donne une sorte de fusion entre de la soul, du jazz et de l’afro-cubain à la Buena Vista Social Club. « Back To The Future » est un groove clairement inspiré du regretté producteur hip-hop J. Dilla, ami et collaborateur de D’Angelo, justement. « Prayer » et « Betray My Heart » seront des incontournables, et « Another Life » clot bien le tout avec sa soul apaisante.

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Le plus grand plaisir de cette écoute n’est pas juste les chansons en tant que tel. C’est aussi de voir un homme revenir à son premier amour. De s’émanciper pleinement en faisant ce qu’il est né pour accomplir, qui est de nous gâter avec son talent immense et sa présence. Et qui est conscient que cette présence est nécessaire afin d’instaurer un équilibre dans le climat musical actuel. Et heureusement pour nous, ce n’est pas le genre d’album qui s’écoute vite fait une fois pour se faire ensuite reléguer aux oubliettes. Il sait qu’il a été absent pendant trop longtemps, que ses fans l’ont terriblement manqué, et donc il s’est arrangé pour pondre un projet qui pourra être réécouté à outrance pendant longtemps, et non quelque chose de vite fait, réchauffé. Il est là, son génie.

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Black Messiah cover

D’ANGELO & THE VANGUARD
BLACK MESSIAH
RCA RECORDS

Note globale – 9/10

 

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